Un enfant est baptisé. On lui passe une chaîne autour du cou, avec une petite médaille dessus. Personne ne s’interroge sur ce geste, tant il paraît évident. Pourtant cet objet minuscule porte une charge disproportionnée par rapport à sa taille. Il traverse la journée, les photographies, parfois les décennies. Il survit même à quelque chose que le droit français, lui, ne reconnaît pas : le rôle de parrain ou de marraine.
D’où vient la coutume de remettre une médaille au moment du baptême ?
L’histoire commence à Paris, en 1830. Dans la chapelle de la rue du Bac, une jeune novice nommée Catherine Labouré rapporte plusieurs apparitions mariales survenues entre juillet et décembre de cette année-là. Selon son témoignage, elle reçoit la demande de faire frapper une médaille reprenant certains motifs qui lui auraient été montrés. Les premiers exemplaires, quinze cents pièces, sont livrés le 30 juin 1832, en pleine épidémie de choléra qui fait alors plus de vingt mille morts à Paris.
Les Filles de la Charité en distribuent des milliers autour d’elles, et de nombreuses guérisons lui sont attribuées dans la foulée. Le peuple parisien la surnomme rapidement la médaille miraculeuse. En quelques années à peine, elle circule à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde entier. Cet épisode du dix-neuvième siècle installe durablement, en France, l’habitude d’associer un objet métallique frappé aux étapes religieuses d’une vie. Aujourd’hui encore, certaines maisons perpétuent ce savoir-faire ancien de la gravure et de la frappe, à l’image de ces médailles de baptême façonnées par une maison française qui reprennent les codes de la médaille religieuse transmis depuis deux siècles de fabrication.
Le parrain ou la marraine ont-ils une existence dans le droit français ?
Non, aucune.
Le choix d’un parrain ou d’une marraine mobilise souvent des semaines de réflexion familiale, mais ce rôle ne fait l’objet d’aucune inscription sur les registres d’état civil, qu’il découle d’un baptême religieux ou d’un baptême civil célébré en mairie. Une réponse ministérielle publiée au Journal officiel du Sénat le confirme sans ambiguïté : l’engagement pris ce jour-là reste de nature morale, jamais contraignante juridiquement.

Un parrain n’hérite d’aucune obligation légale envers son filleul, même en cas de décès des parents, et ce quel que soit le sérieux avec lequel la promesse a été prononcée devant l’assemblée. Ce vide juridique change la nature de tout ce qui entoure la cérémonie. Aucun document officiel, aucune mention sur un livret de famille ne viendra jamais rappeler qui a été choisi ce jour-là. La médaille remise, parfois gravée d’un prénom, d’une date ou d’une initiale, devient alors l’unique trace matérielle durable d’un engagement que la loi refuse obstinément d’enregistrer.
Pourquoi les sociétés marquent-elles un passage par un objet ?
L’ethnologue Arnold Van Gennep a posé, dès 1909, le cadre qui explique ce réflexe. Il montre que tout changement de statut social s’organise en trois temps : la séparation d’avec l’état précédent, une phase intermédiaire, puis l’agrégation dans le nouvel état. Il cite explicitement le baptême parmi les rites qui font passer un individu du monde profane au monde sacré. Van Gennep observe aussi que ce passage s’accompagne presque toujours d’un support matériel, une porte, un seuil, ou un objet porté sur soi.
Appliquée au baptême, cette lecture change le statut de la médaille. Elle n’est pas un accessoire décoratif ajouté après coup. Elle matérialise, sur le corps de l’enfant, un changement d’état déjà accompli pendant la cérémonie elle-même.
Une médaille peut-elle transmettre autre chose qu’un bijou ?
Le sociologue Marcel Mauss a montré que tout don appelle une dette symbolique : recevoir engage, à son tour, à transmettre. Une médaille de baptême, souvent gravée, circule rarement à sens unique. Elle passe d’une grand-mère à un petit-enfant, traverse les générations, et fonctionne moins comme un bijou que comme un support de mémoire familiale.
La sociologue Danièle Hervieu-Léger a décrit comment la transmission religieuse, en France, repose de plus en plus sur ces chaînes de mémoire familiales plutôt que sur un enseignement institutionnel. Un objet porté au poignet ou autour du cou devient alors la preuve concrète d’un maillon dans cette chaîne, même lorsque la pratique religieuse de la famille s’est, entre-temps, largement estompée. C’est sans doute ce qui explique la persistance du geste, quand tant d’autres marqueurs religieux ont disparu du quotidien des familles françaises.
La médaille, elle, continue de changer de main, de cou en cou, bien après que la messe du dimanche a cessé d’être une évidence pour la plupart des familles.